23 Nov Jacques de All Access : « Le RSD, c’est la fête des revendeurs Discogs »
À l’approche du ‘Record Store Day’ qui se tiendra le 28 novembre prochain, nous avons été à la rencontre de Jacques Pellet, disquaire et gérant du concept store All Access, situé dans les 17ème arrondissement à Paris. Malgré une hausse spectaculaire des prix, il dresse un constat lucide sur l’état du marché du disque : jeunes acheteurs freinés par les tarifs, labels peu à l’écoute, revente des exclusivités sur les places de marché,… Entre passion, frustrations et pistes d’amélioration, il nous partage son point de vue de professionnel.
Bonjour Jacques !
JACQUES : Bonjour !
Quel est ton ressenti sur la consommation du vinyle chez les jeunes, en lien avec l’augmentation des prix ? Vois-tu un afflux de jeunes entre 17 et 20 ans ? Et est-ce que la hausse des tarifs les a un peu refroidis ?
J. : Les prix exorbitants pratiqués par les majors refroidissent clairement les jeunes. Aujourd’hui, les jeunes, chez les disquaires, viennent surtout prendre de l’occasion, des soldes, des choses abordables, autour de 10 €. Pour les nouveautés, à part quelques labels indés français — comme ‘Born Bad‘, pour ne pas les citer — qui pratiquent des prix corrects, eux arrivent à trouver leur public ‘teenage’ parce que leurs tarifs restent abordables.
Que penses-tu du catalogue que les distributeurs vous proposent ? Du nombre de pièces ? Y a-t-il une baisse par rapport au regain qu’on a vu dans les années 2010 ? Et depuis deux ou trois ans, peut-être après le Covid, est-ce que les labels montrent encore autant d’intérêt pour la distribution chez les disquaires ? Est-ce que vous êtes encore aidés ? Ou est-ce que ça a baissé ?
J. : On n’a jamais été aidés. En 2010, je n’étais pas encore ouvert, mais il n’y avait pas de regain du vinyle. Quand j’ai ouvert, ma clientèle était composée de quinquas et de sexas qui avaient déjà une collection et cherchaient des pièces rares. À cette époque, les rééditions, c’était pas encore ça. Le regain est plutôt arrivé vers 2016. Ensuite, non : en tant que disquaire indé, on n’est pas du tout aidés, parce qu’on est en vente ferme. Donc si on se plante sur une référence – parce qu’on en a commandé beaucoup en pensant que ça marcherait, et qu’au final non – les stocks, on les garde. Donc non : on n’a jamais été aidés, et ce n’est toujours pas le cas.
Est-ce qu’il faudrait une loi Lang pour le vinyle, comme pour les livres ?
J. : Ça serait top, honnêtement. Après, je comprends que ce soit compliqué pour les labels français et les pressages français. Ça, à mon avis, il y a moyen. Mais pour l’import, c’est une usine à gaz.

Est-ce que le fait d’avoir été classés comme commerces essentiels pendant le Covid a changé quelque chose ?
J. : Oui. Au déconfinement, ça nous a largement aidés. Je ne sais pas si c’est pareil pour mes confrères, mais mes meilleurs chiffres ont été au deuxième confinement et juste après le déconfinement.
D’un point de vue sociologique, est-ce qu’il y a eu un resserrement familial ? Une transmission musicale parents–enfants ? Est-ce que tu vois des familles acheter des disques ensemble ?
J. : Oui, j’en ai. Et malgré le prix exorbitant du vinyle neuf, j’ai quand même des jeunes qui entrent sur le marché du travail, ont leur premier salaire et viennent digger.
Je voudrais te poser une question sur le ‘Record Store Day’. Tu parlais du surstock : est-ce qu’il y a eu du changement après le Covid concernant les listes ? En France, les listes sont proposées par les labels, mais aussi validées par les groupes. Est-ce que les disquaires se sont rebellés un peu, en comparant avec l’Angleterre ou le Japon, pays dans lesquels les listes sont parfois meilleures ?
J. : On a effectivement été questionnés là-dessus, ce qui est déjà un premier pas. Et tous les gens autour de la table avaient les mêmes requêtes : moins de rééditions inutiles avec des couleurs sans intérêt, et plus de contenus originaux – des lives inédits, des démos, des rééditions de disques introuvables. Tout le monde était d’accord. Après… est-ce qu’on a été entendus ? Plus ou moins. Ça dépend des directeurs artistiques de chaque maison de disque. Et force est de constater que les meilleures références du ‘Record Store Day’ viennent des États-Unis ou d’Angleterre, et que, pour la plupart, on n’y a pas accès.

Sur les prix : j’ai remarqué que certaines éditions simples ont baissé, parfois autour de 27 €. Mais pour les singles ou les doubles lives à 80 €, est-ce que ce n’est pas surévalué ? Et est-ce que les maisons de disques ajustent les prix selon les ventes après l’événement ?
J. : Non. On n’a jamais aucun retour. Il n’y a presque plus d’interlocuteurs. Avant, quelques majors avaient encore des représentants pour les indés. Aujourd’hui, ces postes ont été supprimés. Donc on n’a quasi plus personne. On peut toujours dire ce qu’on aimerait voir sortir, mais on n’est pas écoutés. Et je ne comprends toujours pas l’idée de faire des listes auxquelles on n’a pas accès. Ça crée une frustration énorme. Résultat : les références auxquelles on n’a pas droit se retrouvent sur Discogs le lendemain à des prix hallucinants. La fête des disquaires indépendants ? C’est surtout la fête des mecs qui revendent sur Discogs sans boutique.
Le prix du vinyle a explosé depuis le Covid. Pourquoi ?
J. : Il y a l’argument du coût de fabrication, qui est réel. Mais quand j’ai vu l’augmentation chez les indés et chez les majors, je pense que les majors ne paient pas plus cher – même plutôt moins. Chez les indés, il y a eu +3 ou +4 €, ce qui est justifiable. Chez les majors, des disques que je vendais 25 € prix public, je me suis retrouvé à les acheter presque hors taxe au prix où je les vendais avant. Avant le Covid, je ne demandais jamais les prix quand je passais commande. Après le Covid, je demandais à chaque fois. Et parfois, je ne commandais pas : les prix étaient indécents. Pour le ‘Record Store Day’, c’est un peu à part : ils peuvent invoquer les petits tirages, le matériel inédit… L’excuse est plus entendable.
Si tu pouvais changer quelque chose au ‘Record Store Day, ce serait quoi ? Comment tu organiserais l’événement dans ton idéal ?
J. : Dans mon idéal, il y aurait un vrai travail sur le back-catalogue. Il suffit de regarder Discogs ou Popsike pour savoir où sont les raretés. Ça permettrait aux gens qui ne peuvent pas s’offrir les originaux de s’acheter de belles rééditions. Et sur le back-catalogue plus mainstream, j’aime l’idée – amorcée chez les majors – des éditions audiophiles : half-speed mastering, etc… Quand on adore un disque, acheter une version améliorée, là ça fait sens.

Aujourd’hui, en tant que disquaire implanté aux Batignolles, si on te proposait un stand au ‘Record Store Day’, ou dans un événement européen : est-ce que ça vaudrait le coup pour toi ? Ou préfères-tu que les gens viennent chez toi ?
J : Pour avoir fait des salons, je préfère faire venir les gens chez moi. Il y a un petit côté cosy. Après, certains salons étaient sympas, avec plein de collègues – on ne vendait pas les mêmes choses. Mais sur un salon uniquement ‘Record Store Day’, on aurait tous les mêmes produits. Et puis je travaille seul : si je pars, la boutique ferme. Le chiffre que je ferais ailleurs serait celui que je ne ferais pas ici. Entre louer une camionnette, un emplacement… pour au final faire le même chiffre ? Je ne suis pas sûr.
Aux États-Unis, ils ont lancé le ‘Single Days’ : des éditions spéciales en 45 tours, lives, orchestrations spécifiques, etc. On n’a rien eu de tout ça en France. Qu’en penses-tu ? Gadget ou intéressant ?
J. : Comme toujours, c’est le contenu qui compte. J’ai un vrai attachement au 45 tours, je mixe encore avec. Donc oui, le 45 a un intérêt. Mais si c’est pour rééditer des choses qu’on trouve en brocante à 1 €, aucun intérêt. S’il y a des inédits, bien sûr que ça intéresse les fans.
Merci Jacques !
J. : Merci, avec plaisir !
Propos recueillis chez ‘All Access’ par Ramblin James pour Monsieur Vinyl

