Cover Choc ! #7 : la folie avant-gardiste | Monsieur Vinyl
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Cover Choc ! #7 🔞 La folie avant-gardiste

Érotisme, nudité, signes religieux, ou encore droits à l’image… La pochette de disque regorge d’anecdotes et d’histoires en tout genre. Au fil des années, bon nombre d’artistes et de groupes ont volontairement (ou involontairement) provoqué les bonnes mœurs et le conformisme. À travers la mini-série ‘Cover Choc !’, découvrez un florilège des pochettes de vinyles que l’histoire a retenu au fil de ces dernières années pour le scandale et la censure qu’elles ont générées.


Episode #7 : la folie avant-gardiste

« Unfinished Music No.1 : Two Virgins », John Lennon & Yoko Ono (1968)

 

John Lennon le provocateur. John Lennon, le bad boy des Beatles. L’entendre reprendre la chanson de Chuck Berry (« Rock and Roll Music »)  sur « Beatles For Sale » en 1964 permet de comprendre, à seulement 24 ans, toute la rage et l’engouement dont il faisait preuve.

En 1968, John en a 28. Et sa rencontre avec l’artiste Yoko Ono, deux ans auparavant, lors d’une exposition à l’Indica Gallery de Londres, va totalement le changer. Lorsque Yoko rentre dans la vie des Beatles, et lorsque John l’emmène assister aux séances d’enregistrement aux côtés de Paul, George et Ringo, c’est comme une page qui commence à se tourner. Ce que les Fab Four ignorent encore, c’est qu’il leur reste seulement quatre albums studios à publier ensemble jusqu’en 1970 avant que l’histoire ne s’arrête totalement. Depuis leur premier album en 1963, aucun membre du groupe ne s’était autorisé à entamer une carrière solo. Cette solide union durera pas moins de cinq ans avant qu’elle ne soit parasitée par un premier éloignement de Paul McCartney qui composera en 1967 la bande originale du film « The Family Way ». George Harrison lui emboîtera le pas en composant la bande originale du film « Wonderwall ». Enfin, ce sera au tour de John Lennon de se lancer dans une nouvelle aventure artistique, en n’omettant pas d’y emmener Yoko Ono. Pour autant, Paul, John et George n’arrêteront pas les Beatles et seront même encore aux côtés de Ringo Starr pour le tout dernier concert des Beatles sur le toit d’Apple Records en Janvier 1969.

John Lennon et Yoko Ono.

 

En Novembre 1968, le double vinyle du « White Album » s’apprête à être publié dans les bacs. Toutefois, un autre vinyle, est déjà dans les rayons des disquaires. Il s’agit de « Two Virgins », le premier volume d’une série de trois disques d’avant-garde qu’enregistreront John Lennon et Yoko Ono. Pour ce premier opus, John se sera ainsi positionné 11 jours avant l’arrivée du « White Album » dans les bacs anglais. Ironie du sort, il n’aura pas pour autant changé de label. Ce premier album solo sera donc publié avec le célèbre macaron Apple Records.

« Two Virgins » a été enregistré le 19 Mai 1968, en une nuit, aux côtés de Yoko Ono, plus précisément dans le comté de Surrey, dans le grenier du manoir de Lennon à Weybridge. Totalement expérimental et loufoque, l’album est fabriqué de chants d’oiseaux, d’hurlements, d’improvisations vocales, de parties sonores retravaillés et déformées. Un éloignement total de la Pop édulcorée des Beatles. Deux morceaux issus de vinyles 78 tours seront intégrés à ces enregistrements ; le premier est « Together », interprété par Paul Whiteman and His Orchestra en 1928. Le second est « I’d Love To Fall Asleep And Wake Up In My Mammy’s Arms » interprété par Fred Douglas en 1921.

Pressage bootleg américain de l’album «  »Unfinished Music No.1 : Two Virgins » publié en 1968 sur Apple.
Verso du pressage bootleg américain de l’album «  »Unfinished Music No.1 : Two Virgins » publié en 1968 sur Apple.

 

Pour comprendre la pochette de « Two Virgins », il faut aussi comprendre dans quel état Lennon et Ono se trouvait à ce moment là. Au départ, c’est une simple amitié qui les relie, sous fond de collaboration artistique. Lennon souhaite produire musicalement Yoko, et il a déjà l’idée de la pochette en tête. Pour lui, le travail de Yoko est pur, et il n’imagine pas un instant le présenter autrement que par la nudité. Alors que la femme de John se trouve en Grèce, Lennon invite Yoko à le rejoindre dans son manoir. Toute la nuit, ils vont s’amuser à mélanger des sons, des boucles sonores, à partir de plusieurs enregistrements que Lennon conservait pour les Beatles. Alors que Yoko s’égosille à produire de drôles de voix, Lennon appuie sur tous les boutons de son magnétophone afin d’obtenir des effets étranges et surnaturels. Petite précision tout de même : la prise de substances acides avant la session nocturne aura bien aidée… Au lever du soleil, John et Yoko finissent par faire l’amour. Le nouveau couple, alors adultère (John trompant ainsi sa femme Cynthia), se considèrent comme deux vierges, puisque tout est une première fois pour eux. Ce qui expliquera, plus tard, le titre choisi pour ce premier volume.

Concernant la photo de la pochette, elle est réalisée début Octobre 1968 dans le sous-sol de la maison de Ringo Starr, au 34 Montagu Place, où vivait alors John et sa nouvelle compagne, après son divorce avec Cynthia. Bien que tous les deux gênés par la situation, c’est Lennon qui déclenche lui-même l’appareil photo et, à l’aide d’un retardateur, effectue plusieurs shootings. Mais, pour la pochette, il préfère opter pour la photographie la plus pure qui soit : celle où, lui et Yoko, sont complètement nus. Par le biais de cette image – qui ne va pas tarder à choquer le public – le couple veut prouver qu’ils sont en bon santé mentale et physique… Ils se voient comme deux innocents, perdus dans un monde devenu fou, et considèrent même que si la société est prête à accepter leur image, sans moqueries aucune, alors ils auront atteint leur objectif. Lennon présente l’artwork de « Two Virgins » a ses collègues Beatles. Paul McCartney est le premier à dissuader John de publier l’album avec cette pochette. Quant à George Harrison, il remarque rapidement la présence d’une page du Times sur la photographie. Malgré les conseils avisés du groupe, Lennon est obstiné.

lifewiththelennonsPochette du 45 tours « Life With The Lennon’s » (1977).

 

En Angleterre, le label EMI va, évidemment, refuser de distribuer l’album avec cette pochette. Même chose aux États-Unis, où le label Capitol refusera également de le distribuer. Alors, pour le sol anglais, John se tourne vers le label Track Records, déjà sur le coup d’une autre pochette-scandale, celle d’ « Electric Ladyland » de Jimi Hendrix qui verra le jour en Octobre 1968 dans les bacs anglais. Pour les États-Unis, il choisit le label fondé notamment par le comédien Bill Cosby (Tetragrammaton Records). Afin de pouvoir vendre en magasin « Two Virgins », on distribue le vinyle en l’associant avec un cache en papier marron, ne laissant apparaître que le visage de John et Yoko au public, au recto et au verso, et cachant ainsi le reste du corps. On laisse également apparaître le nom de l’album au recto. Afin de mieux faire passer la pilule de la photo-choc, un extrait de la Bible est imprimé à l’arrière du cache ; le verset 25 du chapitre 2 de la Genèse est notamment mis en avant : « L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n’en avaient point honte.« . Sur la pochette même, au verso, une citation, gracieusement offerte à John Lennon par Paul McCartney, indique : « Quand deux grands saints se rencontrent, c’est une expérience humiliante. De longues batailles pour prouver qu’il était un saint« . Beaucoup de fans se posent encore des questions quant à la vraie nature de cette citation.

Images des saisies des vinyles de « Two Virgins » par la police du New Jersey.

 

Pendant ce temps, au Pays-Bas, on choisit plutôt d’apposer un simple sticker en forme de jolie pomme verte pour cacher uniquement les parties sensibles des deux artistes. Mais, aux États-Unis, malgré que la photographie soit masquée par le cache en papier, la police d’un aéroport du New Jersey saisira et détruira le 3 Janvier 1969 pas moins de 30 000 vinyles importés d’Angleterre. L’histoire va se répéter quelques jours plus tard, dans l’arrondissement de Moutainside, où 20 000 autres vinyles seront saisis et détruits. En Amérique, la pochette de « Two Virgins » finit par être déclarée pornographique. Ainsi, fin Janvier 1969, l’album est à la fois interdit dans le comté d’Union, dans le New Jersey et à Cleveland dans l’Ohio, malgré une tentative par John et Yoko de promouvoir l’album à la télé américaine un mois plus tôt dans l’émission « Night Ride », diffusée après minuit dans les ménages.

Beaucoup de disquaires en Amérique et en Europe ont refuser de stocker et vendre « Two Virgins ». Même la presse musicale s’est opposée à en parler, et certains imprimeurs ont même refusés d’imprimer la pochette. L’album est ainsi devenu l’un des disques les plus discutés et les moins écoutés de l’histoire du Rock. Le vinyle anglais n’aura été pressé qu’à 5000 exemplaires, en deux vagues de pressage, et se vendra très mal, dû à un manque cruel de publicité et à cette pochette-choc, au-delà même de l’avant-gardisme musical qu’il renfermait. Lennon et Yoko réitérerons leurs affres artistiques en publiant en Mai 1969 le volume 2 d’ « Unfinished Music » (« Life With The Lions ») et enfin leur « Wedding Album » en Octobre de la même année. Cette fois-ci, sans scandales graphiques.

Le chapitre 2 de la Genèse au verso de la pochette de « Two Virgins ».