Cover Choc ! #4 : les Scorpions scandaleux | Monsieur Vinyl
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Cover Choc ! #4 🔞 Les Scorpions scandaleux

Érotisme, nudité, signes religieux, ou encore droits à l’image… La pochette de disque regorge d’anecdotes et d’histoires en tout genre. Au fil des années, bon nombre d’artistes et de groupes ont volontairement (ou involontairement) provoqué les bonnes mœurs et le conformisme. À travers la mini-série ‘Cover Choc !’, découvrez un florilège des pochettes de vinyles que l’histoire a retenu au fil de ces dernières années pour le scandale et la censure qu’elles ont générées.


Episode #4 : les Scorpions scandaleux

« Virgin Killer », Scorpions (1969)

 

Dans le monde des Scorpions, il y a des habitudes qui ont la vie dure. Connus en partie pour leur magnifiques balades Power Rock langoureuses, le groupe allemand, originaire de Hanovre, mené vocalement par le génial Klaus Meine, a pourtant fait des émules durant les années quatre-vingt. Durant cette période artistiquement faste pour le groupe, de nombreuses pochettes de leurs albums furent censurées, voire jugées tendancieuses ; « Lovedrive », « Taken By Force », « Love At First Sting » ou encore « Animal Magnetism » avec une modèle à la pose quelque peu… suggestive. Merci Storm Thorgerson…

Parmi elles, une pochette va réellement soulever un scandale. Nous sommes en 1976, et le groupe commence à trouver ses marques. Après avoir publié l’album « In Trance » l’année précédente – qui leur vaudra une censure pour un mamelon légèrement trop apparent – ils débarquent avec « Virgin Killer ». Mais le monde n’est vraiment pas prêt à accueillir cette pochette provocante dans les bacs. L’artwork en question ira même jusqu’à réveiller le FBI.

Le groupe Scorpions.

 

En effet, « Virgin Killer » affiche sans détour une fillette de 10 ans, nue, assise au sol, et dans une position plutôt équivoque. Une photographie bien réelle qui se verra affublée d’un astucieux montage visuel : un effet de verre brisé sur l’objectif de l’appareil photo, placé à un certain endroit anatomique de la fillette…

Comment et pourquoi cette image est validée ? Et pire… pourquoi est-elle imprimée ? Pour commencer, il faut s’attarder sur la symbolique du titre : « Virgin Killer ». Deux mots qui rentrent en totale confrontation. Le groupe souhaite faire passer un message. À travers les paroles du titre éponyme écrites par Ulrich Roth, on comprend alors la référence au temps, le seul véritable meurtrier (‘Killer’) de l’innocence (‘Virgin’). En somme, un enfant vient au monde avec une grande naïveté. Et il perd cette naïveté lorsqu’il rentre dans une vie d’adulte.

Pressage original français de l’album « Virgin Killer » publié en 1976 sur RCA.

 

Tout aurait été parfait si Steffan Böhle, chef produit de la branche ouest-allemande de RCA Records, ne s’était pas emmêlé. C’est lui qui va d’abord créer et amener le concept de cette pochette. Dans un interview accordé en 2007 à Metal Rules par le bassiste Francis Buchholz, on apprend que la modèle en question pourrait bien être la fille voire la nièce de ce fameux Steffan. Mais alors, qu’en est-il du photographe ? Ce dernier ne se cache pas. Il vit aujourd’hui à Berlin, il est toujours photographe et se nomme Michael Von Gimbut (remarquez au passage la consonance agréable de son nom…). Il assume d’ailleurs complètement ce cliché. Lors du shooting photo, il précise qu’il n’a jamais demandé à la fille de faire quoi que ce soit. Pour lui, toute pose érotique aurait été contre-productive. D’ailleurs, encore aujourd’hui, il ne voit rien d’érotique dans le regard de cette jeune fille. Le shooting sera effectué sous le regard de trois assistantes du photographe, ainsi que de la sœur et de la mère de la fille, sans que qui que ce soit ne s’y oppose.

Bien sûr, à la sortie de « Virgin Killer » en Octobre 1976, la photographie va choquer et l’album sera rapidement censuré. D’abord censuré dans la plupart des pays du monde, en étant vendu emballé dans un sac en plastique noir (à l’image de ce qui a pu être fait avec l’album « Wish You Were Here » de Pink Floyd). Pendant ce temps, d’autres pays (dont l’Angleterre et les États-Unis) censureront la photo en la remplaçant par une pochette alternative où l’on peut y apercevoir les quatre membres du groupe. Bonne élève, la France va être le seul pays à conserver la scandaleuse photo. Oui, la pochette de « Virgin Killer » n’a jamais été censurée dans l’hexagone !

La pochette alternative de « Virgin Killer » suite au scandale de la pochette initiale.

 

Ironie du sort, les Scorpions eux-mêmes vont se retourner contre RCA à qui ils vont reprocher d’avoir cherché à créer une controverse pour créer une sorte bruit médiatique. Bien entendu, ils ont raison, mais le mal est fait. Leur erreur principale, durant de nombreuses années, aura été de se targuer de repousser certaines limites morales avec des pochettes provocatrices, mais – paradoxalement – de déléguer systématiquement le choix des visuels à leur label.

En Décembre 2008, nouveau coup de théâtre. À la demande du site américain conservateur World Net Daily, le FBI enquête officiellement sur l’affaire et, comble du comble, ne trouve rien à redire concernant la présence de cette photographie sur Wikipédia ; pour eux, cette œuvre d’art ne viole aucune loi aux États-Unis. La même année, la Fondation Britannique pour la Surveillance d’Internet (la British Internet Watch Foundation) prend le relais, et place certaines pages de Wikipédia sur sa liste noire, considérant au passage l’image de « Virgin Killer » comme potentiellement illégale au vu de la loi de 1978 sur la protection des enfants. Pourtant, une nouvelle fois, rien n’y fait ; la fondation abdiquera trois jours après s’être lancée dans cette affaire, jugeant inutile de s’acharner sur une photographie devenue aussi populaire. Sept ans plus tard, en 2015, une cour de justice suédoise statuera que l’image en question relève de la pornographie infantile.

En 2011, un nouveau shooting photo sera simulé à l’occasion du trente-cinquième anniversaire de l’album. C’est une artiste suédoise, Anneé Olofsson, qui se lancera dans ce projet. Elle ira chercher le photographe de l’époque afin de reproduire au plus près l’ambiance qui pouvait régner en 1976 dans le studio. De ce faux shooting sera extraite une captation vidéo, baptisée « A Demon’s Desire« , toujours visible aujourd’hui sur internet.

Quant à la véritable modèle de l’époque – que l’on a finit par prénommer Jaqueline, son identité n’ayant jamais été officiellement révélée – elle fera savoir, quinze ans après son shooting, qu’elle n’y voit aucun problème dans cette photographie. Alors que le groupe, au contraire, continue amèrement de la regretter.

Image extraite de la vidéo « A Demon’s Desire » (2011), un projet de Anneé Olofsson.